vendredi 22 janvier 2021

17 - On se guette les uns les autres et on "berguegue" !

      Et à propos de l’image de marque, personnellement, je m’en rends bien compte maintenant que je me revois à l’époque ou je n’osais même pas demander un café en crédit au serveur ou au gérant du café même où j’étais un client fidèle qui ne pouvait s’absenter que pour une force majeure. Un consommateur bien présent deux fois par jour, la matinée, un café très serré servi dans un ver pour bien voir la couleur et la petite mousse marron dessus, et l’après-midi, un thé. Lorsque je manquais d’argent de poche et encore dans mon « quartier général » même, mon lieu de séjour habituel. Ce n’était pas de mon genre, moi type bien intègre, qui a apparemment tout ce qu’il faut et qui consomme à chaque fois qu’il se manifeste. Comment me permettrais-je une gaffe pareille?  Alors, impossible de m’installer au café pour éviter tout désagrément, je n’arrêtais pas de me trimbaler dans les rues de la petite ville qu’est la mienne, poches vides mais déclinant toute invitation d’éventuelles rencontres amicales ou familiales en prétextant une occupation majeure et en feignant un dynamisme de zélés.

     Par ailleurs il fallait bien compenser le temps passé habituellement dehors et pouvoir rentrer chez moi comme à l’accoutumé, à l'heure habituelle. Une défaillance à ce train-train de ma part risquait d’éveiller les soupçons des badauds. Un grain de sable dans cet engrenage bien rodé et silencieux pouvait déstabiliser mon rythme tranquille et engendrer beaucoup de bruit. Car chez nous on se guette les uns les autres. Cela fait partie de notre culture. Un simple touriste de passage vous le ferait remarquer : rien qu’à voir la manière de la disposition des chaises et tables dans les plates-formes longeant les cafés pour comprendre que les clients ne sont pas disposés à s’installer tout autour des tables, mais plutôt en des rangées parallèles, donnant face à l’avenue, pour voir ce qui s’y passe, épier, surveiller et bien observer pour ne pas commettre l’erreur sur les personnes ou les choses, question d’être sûr de ses racontars. C’est à peine si on discernait un prix pour les meilleurs connaisseurs, ceux qui sont au courant de tout ce qui se passe dans le quartier. 

     A ce titre, on s'adonne à des concurrences farouches entre les spécialistes: les "bergagas". Ceux qui ne laissent passer ni une miette de ce que vous aurez mangé chez vous pendant le repas du midi par exemple! Pas seulement, ils sont fiers de l'être et pour cause! Ils sont motivés par la conquête d'un poste autoritaire qui constitue la plus basse échelle dans la hiérarchie de l'"Autorité" qui sévit encore au Maroc. Poste de "Moqaddem", hérité de l'époque colonial où les collaborateurs informaient les colonisateurs et les gouverneurs sur les moindres détails du peuple pour le tenir d'une main de fer. Ce "Commissaire de quartier" comme on l'appelle d'une manière transparente dans les pays démocratiques comme la Belgique, dont la fonction est de vous visiter ou de demander à des voisins légalement pour s'assurer des informations déclarés par les citoyens à l'administration, lui correspondrait chez nous ce "Moqaddem" dont, la tâche est de glaner des renseignements d'une manière informelle sur vous, par anticipation, avant que vous n'ayez même à déclarer ou à demander quoi que ce soit à l'administration, mais, au cas où vous auriez besoin d'un "certificat de résidence" par exemple. Tous les détails passent par lui, et sans qu'il ait un bureau bien défini dans les locaux de la mairie ou la commune, il tient toujours un crayon à la main pour gribouiller sur un papier avec sa signature une vérité sur votre requête que même le "Caïd", son chef direct, cet homme supposé culte, qui aurait étudié et qui se serait formé dans les administrations de l'État, à la gestion des affaires des citoyens et à la chose publique, ne peut réfuter, modifier, ou même adapter aux circonstances de la situation.  Quel contraste! Un "bergague", cette "Oreille" efficace et cet "Oeil", qui ne dort jamais, payé à l'enveloppe (à moins que l'on ait régularisé sa situation ces dernies temps!) et considéré minablement par l'Ordre, se voit détenir l'information qui peut tordre le bras aux supérieurs, quitte à briquer à son tour la fonction de "Chekh" chef des "Moqaddems". 

     Ainsi, en ces temps de chômage qui s'installe d'une manière persistante, une opportunité s'offre aux  incultes et à la racaille de la société, pour occuper un emploi, et qui, plus est, dans les sphères de l'"Autorité" 

   « Tu n’égalerais pas unetelle, qui, à peine écoute le nom d’une famille, est capable de te dire si à cette adresse on a reçu des invités le jour même ! » : on ironisera ainsi sur des ragots entre des jaseurs. 

    Il y en a même qui vous prennent vos heures de passage à côté, et qui ont le culot de vous le faire remarquer, indirectement soit-il, quand ils en ont l’occasion. « On dirait un chat ! Quand il passe le matin, règle ta montre, mets-toi à l’heure ! c’est vrai quoi! .. puisque je te le dis !» dira-t-on.

« Je le connais pas vraiment, j’aimerais tant le voir, le dévisager, je vous le jure, c’est le fils de mes voisins, on se connais nous ! mais lui.. ! j’en entend parler mais je n’arrive pas à l’imaginer ! ..Je suis honteuse !» Ainsi m’a surpris, une vielle dame de la maison voisine, une fois que je l’ai croisée chez nous, en présence de ma grande tante paternelle qui était de visite chez nous ce jour-là et qui lui demandait de « prier sur notre prophète en le voyant ! ». Comme je n’étais pas de ceux qui font des réunions au coin de la rue sur leur chemin, en sortant ou en rentrant chez eux, mais qui se contente seulement d’un « salut » ou un signe de tête de loin, culture oblige, je fais perdre les références à tous les curieux qui, quand ils entendent parler de moi, se sentent gênés à l’idée de ne pas me reconnaître physiquement. Tout le monde devrait connaître tout le monde du moins de vue si ce n’est personnellement.

 « Chômeur de luxe!», ainsi que j’étais présenté, un de ces semblables jours, par un professeur de français, un ex-voisin qui pensait bien faire –il faut le dire - à ses camarades, sans qu’il se rende compte que je n’avais pas le moindre centime sur moi aussi bien fringué que je paraissais, mais en faisant bien allusion à mon niveau d’étude. 

     « Diplôme de maîtrise –qu’il disait!- vous comprenez?

 Un diplôme d’université française, et qui chôme ! 

   Vous vous rendez compte? Un Chômeur de luxe ! »

Et moi, gêné, je ne savais comment le prendre et ne pensais qu’à déguerpir, le plus tôt possible car décidément on allait me montrer du doigt à chaque fois que je passerais par là et à chaque fois que je ferais mes balades dans les « passellos » de la grande avenue. Tellement la nouvelle se répand dans tout sens comme un gaz et tellement les terrasses des «cafés» se jouxtent à la manière d’une ville touristique mais à laquelle manquent les palmiers et la plage.

      Face à mon sort dans de pareilles situations et par peur d’être blessé dans mon amour propre par les interrogateurs et les fouinards, je me blessais moi même sans m’en rendre compte. Combien de fois je me suis privé de sortir et donc -qui sait ?- raté une occasion quelque part. Des fois je me repliais sur moi même en me posant d’interminables questions comme si j’étais envoûté par je ne sais quel démon jusqu’à imaginer que je ne m’en sortirais guère. Moi, qui ai eu toujours un moral de fer, je frôlais le découragement total parfois. Surtout en période de crise matérielle familiale, car en somme, mon bien être et mon moral de toujours je le devais à la condition de vie des miens. Ce sont eux qui m’ont épaulé depuis les premiers jours que j’ai réalisé que j’étais bel et bien tombé dans la gueule du loup, et que, subitement, la chance qu’on m’accordait avoir auparavant alors que j’étais étudiant et que je réussissais tant bien que mal, s’était évaporée. Comme si c’était des efforts consentis mais à crédit. « La chance est comme une baguette de pain, plus on en mange, moins il nous reste ! » : ainsi que je me disais en lançant tous azimut, à tort d’ailleurs mais pour me résigner à ce qui allait être ma situation dorénavant et pour digérer à l’avance ce qui devait arriver par la suite prévu comme pire. 

      En somme, en plus des obstacles naturels qui rendent difficile une recherche d’emploi, on se préparait déjà à l’échec ! Voilà que notre psychologie en prenait des coups aussi successifs au fil du temps et d’opportunités malencontreuses, qu’inconscients. L’on ne se rendait même pas compte tant que c’était son image qu’il fallait sauver, dés lors qu’on rejoignait la masse des gens en formulant des jugements tout faits  et tout préparés vis-à-vis de problèmes de société bien ancrés.

                                                            à suivre ...

samedi 2 janvier 2021

16 - Gare à l’« image de marque » !

    Alors psychologie ou pas, en tout cas je me sentais effectivement doublé pendant plusieurs années par un des « autres » en moi. C’est d’autant plus vrai que je ne me sentais pas bien dans ma peau dans diverses situations. Un « autre » qui avait une emprise inexpliquée sur moi. C’est cet « autre » qui était gêné, en réalité, dés que je sortais de mon fief habituel et peinard ! De mon univers. C’est lui qui m’infligeait et me contraignait à donner une image plutôt ornée de moi, telle que la veut les autres, ou qu’on croit -à tort ou à travers- que la société veut. 

      Quand je pense, à l’heure qu’il est, que les semblables de l’espèce que j’étais, qui se comptaient et se comptent toujours par milliers, je ne peux que me lamenter paradoxalement, sur leur sort. Éparpillés ici et là, dans des terrasses de cafés de fortune et aux coins des rues, désœuvrés, inertes, chômeurs de leur société, ils souffrent en douceur. Entre, d’une part, l’expression d’un besoin de compassion et de coup de main salvateur qui leur sortirait de leur marasme et désastreuse réalité et, d’autre part, l’expression d’une apparence telle qu’ils se forcent de donner d’eux même; ils sont piégés! Partagés entre un «moi» réel et un «moi» apparent. C’est malheureux de le dire mais c’est à ce point que les apparences chez nous –dans l’ensemble- priment sur les réalités !

      Mais que l’on se rassure, à l’heure que j’écris et que l’écriture commence à s’adapter à moi, je ne suis plus, finalement, de ces « autres ». Ces faibles qui n’auraient même pas le courage d’avouer, en pleine discussion ou conversation improvisée dans un compartiment de train par exemple, qu’ils n’ont pas d’emploi et qu’ils chôment. Par peur d’être amenés à justifier leur voyage par train et encore en 2ème classe. D’ailleurs ce n’est même pas la peine de le préciser, depuis le temps qu’on a supprimé la classe économique -la 4ème classe comme on l’appelait ! -  alors ! Je ne sais sous quel prétexte d’ailleurs, à moins que l’on ait voulu écarter ce type de clients qui, ne pouvant payer le trajet, fuyaient les contrôleurs des « chemins de fer » en passent carrément par-dessus les wagons et mettaient ainsi leurs vies en danger ! Mais depuis quand s’intéresse-t-on vraiment à la vie des citoyens dans mon pays ? A commencer par les accidents de la circulation routière dont nous sommes devenus, à voir le nombre de victimes chaque année, des champions dans le monde. Et à finir par les corps jetés par la mer de ceux qui tentent de traverser le détroit avec n’importe quel moyen. Ces « harraga » (brûleurs), comme on les nomme péjorativement pour le reste, car accusés de « brûler » en réalité l’image du pays ! Et dont ceux qui restent vivants mais arrêtés par la garde espagnole, revendiquent en criant « buscar la vida ! Buscar la vida ! ». « Buscar la vida » : Chercher sa vie, chercher son pain ! Comme si cette vie n’aurait pas le droit d’exister dans leur pays d’origine ni ce pain d’ailleurs. Mais jusqu’à devenir insouciant de sa vie justement qu’on veut sauver. C’est aussi étrange à comprendre qu’il est devenu de mise chez les jeunes des régions les plus démunies et marginalisés du maroc, et de défit même -on dirait- que d’arriver à l’autre rive, mort ou vif. La rive du « nord », celle qui différencie les riches des pauvres de ce monde.

   Mais force est de constater maintenant, que nos trains, à les voire, sont devenus de marque, car n’est-il pas au fait le but recherché : donner la belle et séduisante image de soi à l’autre ?

     Je ne suis plus de ces « autres ». Ces gens dociles comme un troupeau qui ne regardent que par terre mais qui se surprennent et crient « Oh msakhet ! » quand ils voient des mains levées vers le haut suivant une cadence de voix bien rythmée lors d’une manifestation ou d’un sit-in dans la rue ou devant une institution ou un établissement et dont les membres réclament un droit ou expriment un malaise social. Plus encore, ils sont préoccupés par le « comment des choses » alors que « le pourquoi » est laissé plutôt pour les ... spécialistes ! A l’insu des moutons. Ceux qui notent tout, du plus petit détail jusqu’aux doléances écrite sur les banderoles passant par les slogans clamés, pour justifier un salaire la plupart du temps informel correspondant à une besogne non officielle ou par procuration, l’intéressé chargé de l’affaire ne voulant pas se faire connaître et donc se faire « griller ».

A ces « autres », à qui on a envie, nous qui sommes en plein événement  dans de pareilles situations, de les ménager en leur dirigeant le regard plutôt vers le « haut ! »

-       « lis ce qu’il y a écrit en haut ! Bon sang ! Arrête de me regarder moi, là , surpris de m’y voir parce que tu me destinait à autre chose dont moi j’ai pas idée ! Mais écoute ce que je demande ! »

Histoire de leur faire lever la tête et de là peut-être leur agrandir le champ visuel. Ces « autres » en somme, qui ne vivent que par les autres et ne trouvent ni le moyen ni l’inspiration qui devrait les diriger vers eux-mêmes.

     En pleine marche en un 1er mai en plus, jour supposé de fête et de réclamation pour tout travailleur, travailleuse ou chercheur d’emploi ; alors chômeur de ma mentalité mais militant dans une association de demande de droit au travail appelé « ANDCM » (voir dédicace) , et arrivé à hauteur d’un café bondé comme d’habitudes par une majorité de ces « autres », je m’assoiffe et je demande gentiment au garçon un verre d’eau. Le gentilhomme s’en va en chercher un mais non sans bouder : « ils arrêtent pas de crier.. maintenant ils veulent boire ! ». Après avoir ingurgité ce verre, je lui demande calmement : « Depuis quand tu travailles ici ? .. On se connaît pas c’est vrai je fréquente rarement ce café ! .. Aucun problème avec le patron ? .. Payé à la quinzaine ! Parfait ! T’es affilié à la CNSS (caisse nationale de sécurité sociale) ?", "Oui heureusement" qu’il me répond ! "Ben alors réfléchis et tu me diras la prochaine fois ! Ce n’est pas grâce à des gens qui « crient dans la rue ?! » que t’as « la caisse » ?"

 Le dialogue continue :

-       «  Ils veulent tous avoir un travail décent et bien payé mais alors qui ferait cordonnier, menuisier, éboueur, .. » Fait remarquer notre garçon.

-       « .. voyou, délinquant, voleur et agresseur la nuit tombée !» : ironique, je continue la liste dans le même sens d’idées « ... et qui  n’auront de mise que d’agresser le soir sur le chemin du retour chez eux, des gagne-pain qui se trouvent à leur portée, comme par exemple cireur, vendeur de cigarettes au détail et garçon de café entre autres ! C’est-à dire des gens scrupuleux mais qui n’ont pas eu l’opportunité de faire des études » 

      Un tel esprit cherche à expliquer le malaise vécu en lui donnant des raisons d’être quitte à accepter sa condition de vie, faute d’éducation et d’enseignement et donc de connaissances, trois dilemmes dont souffre notre système éducatif et encore quand il est disponible !

     Changer une mentalité pareille équivaudrait à « faire griller la tête du mouton » tel qu’on le fait dans la culture locale le jour de sa fête. La « fête du mouton » je veux dire ou l’ «Aid el kebir» comme diraient nos amis francophones. Car, ce jour-là les bonnes femmes, entre autres tâches qu’elles font et dans le but de faire brûler les poils de la tête de la bête une fois égorgée, se consacrent à un travail bien ardent en préparant de la braise, des bûches bien sèches et un soufflet puissant si tel est le but d’arriver à faire calciner les poils de ce bout de chair et d’os. D’ailleurs il se trouve que la tête de l’animal ainsi calcinée donne l’apparence d’un sourire sous l’effet de l’étirement de la peau et la découverte de la denture. Le dicton « Une tête ne sourit que cramée !» n’est-il pas bien de chez nous ? 

    D’ici là, j’ai peur qu’il nous en faille énormément d’effort, de ressources et de temps pour renverser la situation et changer cette manière de pensée bien ancrée. 

    Ces « autres », malades à l’idée de savoir que les autres les jugent à leur juste et vraie valeur mais non à l’image qu’ils s’efforcent de donner d’eux-mêmes.  

                                                                                 

Travailler dans les navires de croisière

Travailler dans les navires de croisière
40 pages pour savoir et comprendre